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INTERVIEW NASTY SAMY pour le site NOISEY / VICE (Janvier 2014)

On parle souvent du premier disque, mais rarement du premier T-shirt . L'activiste musclé Nasty Samy s'y est collé. Le bouquin collectif « Explosions Textiles » qu'il a dirigé sort tout juste de chez l'imprimeur. La seleçao de la scène indé française élevée au hard rock, punk, hardcore et rock'n'roll y déballe son sac de vieux linge.
"Assumer ses choix musicaux de pré-ado destroy, c'est comme avoir mal enfilé son T-shirt : la seule issue possible, c'est d'en sortir la tête haute."
Par Guillaume Gwardeath (pour le site Noisey/VICE)

- Tu peux nous pitcher le concept autour de ton bouquin ?


Je vais me contenter de te balancer le dos du book, un poil fainéant mais ça a le mérite d’être clair, net et précis : « Le premier T-shirt de groupe acheté et porté, un prétexte pour déballer son sac et se raconter… certainement… Une expérience traumatisante?! Il y a un peu de ça. Si vous me posez la question, ça représente l'ultime baptême du feu…45 textes, 45 auteurs (journalistes, musiciens, illustrateurs, éditeurs, fanzineux, boss de labels, activistes, etc.) se penchent sur leurs premiers émois textiles. Attention, grosse remontée dans le temps, il y a du sacré dossier, les souvenirs explosent, les anecdotes pleuvent et les masques tombent! Le passé est touillé à la louche, les références Hard Rock, Punk, Hardcore et Rock’n’Roll sont éparpillées dans chaque page, des récits personnels passionnés compilés sous forme de petites tranches de vie adolescentes touchantes, drôles et révélatrice des bornes (sous) culturelles de toute une génération. »

- Peux-tu me donner quelques infos : un avant-goût des contributeurs (qui sont-ils) et quel a été leur choix de t-shirt ?

Il y a 45 auteurs pour 45 textes, parmi lesquels des journalistes, des musiciens, des activistes de la scène punk/hardcore/indé, des illustrateurs, des tatoueurs, des fanzineux, des auteurs publiés, etc. Le panel est relativement large. Il y a des journalistes de la presse musicale ou ciné qui ont collaborés avec pas mal de magazines (Rage Mag dans les années 90, Thrasher, Noise Mag, Rise Tattoo, Rocksound, Metaluna, Mad Movies, Punk Rawk, etc.), de fanzines plus ou moins récents, des boss de labels indés, des musiciens de la scène punk/hardcore/rock n roll en tout genre, bref des gars qui vivent leurs trips à fond, des touilleurs de sous culture, des artisans de l’ombre, bref des braseros humains.
En ce qui concerne le choix des T-shirt, il y a un peu de tout, ça dépend beaucoup de l’âge de l’auteur en fait, beaucoup de hard rock finalement, c’est aussi un bon moyen de se rendre compte de l’impact qu’on eut certains groupes phares sur plusieurs générations… il y a les indéboulonnables, ceux qui ont pavés des chemins et éclairées des lanternes, comme Iron Maiden, AC/DC, Alice Cooper, les punks qui faisaient ravage dans la cours du collège ou du lycée (Clash, Pistols, Ramones, Exploited), du metal (Kreator, Metallica, Suicidal Tendencies, etc.) et pas mal d’autres trucs… finalement ce n’est pas tant ce qu’il y avait sur le t-shirt qui est important mais tout ce qui entourait la période où il a été acheté. Où, quand, avec qui, et dans quel contexte. Perso’, c’est ça qui m’intéresse. Et c’est exactement ce qu’on retrouve dans ces témoignages, des petites tranches de vies, des souvenirs gorgés de nostalgie, le moyen de repartir dans le passé le temps de quelques pages…le premier T-shirt est rarement un truc ultra pointu, le but n’était pas de dégoiser sur un groupe ultra obscur et de faire le mariole. Non, le truc c’était de revivre l’insouciance de l’âge adolescent et les découvertes (musicales, ou autres) qui y étaient intimement liées.

- Avec le t-shirt, on n'est quand même pas dans la quintessence de la musique, non ? Ce qui importe, c'est les skeuds et le live, il me semblait. Le  t-shirt de rock, c'est pas juste un accessoire de plus dans les rayons de boutiques à la mode ?

Pas d’accord. Le T-shirt, c’est le nerf de la guerre. Au centre de la culture rock, metal, punk et affilié. Je dirais même que c’est ce qui différencie le rock (et affilié) des autres styles musicaux, cet attachement au merch, à l’accessoire, au souvenir, à la babiole… Ce n’est pas juste une fringue qui permet d’aiguiller sur tes goûts musicaux, c’est carrément le premier moyen de se singulariser par rapport aux autres et de trouver sa place dans cette jungle qu’est le monde adolescent. Le T-shirt de groupe a été pas mal récupéré de nos jours, comme beaucoup de symboles de la pop culture en fait (comics/films cultes, etc.), mais ce n’est pas parce que tu peux t’acheter un tish Ramones ou Misfits dans n’importe quel boutique pour pétasses que la culture rock, le truc bouillant qui y est rattaché, a été mieux comprise et assimilée (en France, en tout cas, c’est pas vraiment le cas) ; comme je l’écris dans mon texte, porter un T-shirt aux manches coupées de The Accused, Dio ou Danzig à presque 40 ans lors d’un entretien pour un taf merdique n’est pas plus facile à assumer que mon premier T-shirt (Kreator), en 91 quand j’avais 13 ans… on vit dans une société vide qui comble ses lacunes culturelles en se réappropriant, en vulgarisant même, des codes qu’elle ne comprend pas et qu’elle sort de son contexte.
Bref, sans vouloir faire le cake, je dirais que le tish de Rock est intimement lié aux disques et aux concerts, c’en est la continuité. Tu as aimé un disque, tu veux voir le groupe en concert, tu as aimé le show, tu pars avec le T-shirt sur les épaules. Et si tu ne peux pas voir le groupe en question en action, c’est juste un moyen de gueuler à la face du monde, en silence, en gardant son calme, que t’en a s rien a branler des t-shirts de marque ou du retour des chemises à carreaux dans le catalogue hivernal des 3 Suisses. (Par contre tu as le droit de porter une chemise à carreaux ouverte sur un T-shirt D.R.I, aucun problème.)

- Bon, le t-shirt, ce n'est pas le moyen de s'approprier toute une culture à moindre frais ? Hop, une manière d'enfiler (sans jeu de mot) l'esprit de la scène. De la street cred sur les épaules. Mais n'est-ce pas aussi l'arme absolue du poser ?

Oui effectivement… surtout en 2013, où tout a été fait et refait, l’unique moyen des jeunes générations de se « coolifier » à moindre frais étant de gratter dans les vieilles casseroles et de mimer les Grands Anciens. Donc effectivement, je suis toujours un peu sceptique quand je vois un môme de 18 ou 20 ans porter un tish de Black Flag, de Bad Brains, de Suicidal Tendencies (« époque Join the Army, faut pas déconner ! ») ou des Germs. Ou un (black) métalleux de 17 ans porter un tish de Bathory, de Celtic Frost ou de Venom. Je dis toujours que je fais partie d’une génération (presque quadra’, pour situer) qui a été éduquée musicalement par un paquet de mauvais disques (pas le choix, tu achetais une daube punk ou hard rock au disquaire du coin, tu écoutais quand même le disque un trillion de fois et tu finissais par aimer !), on était moins à la recherche du cool à tout prix. Nous étions une génération plus naïve, plus niaise, mais moins cynique, et au final plus décomplexée, c’est sûr. Idem pour les T-shirts, dans le livre certains des gars qui sont derrière les meilleurs zines, magazines, livres, émissions radios, des mecs qui ont participé à un paquet de trucs, qui ont organisé des concerts, sortis des disques, joué dans des groupes, ont porté des T-shirts Europe, ADX, Queen, Motley Crue et compagnie… l’anti police du bon goût… chaque chose en son temps, il faut apprendre, comprendre et assimiler tout ça… La nouvelle génération a accès à trop de trucs, facilement, rapidement, gratuitement, ça biaise le processus et ça mâche le travail, ça le bâcle même. Donc ouais, la frontière entre la référence portée avec classe et la pose de base est vraiment ténue… Mais honnêtement, il est plutôt facile de reconnaître les usurpateurs.

- Bon en fait, l'étape suivante pour un projet de bouquin, ça devrait être le premier tattoo de groupe, non ?

C’est une idée. Même si le premier disque ou le premier concert me paraît plus intéressant. Quoique mon premier tattoo de groupe pourrait largement faire une histoire correcte, c’est sûr.

- Mais il n'y a que des mecs dans ta liste. Y'a pas de meufs. Y'a bien des filles qui se sont acheté un premier t-shirt de groupe, non ? Tu es macho ou quoi ?

Si, il y a une fille, Fanny Lalande, auteur d’un premier livre très cool (« Mad, Joe et Ciao : Three days on the road »). J’avais contacté une autre nana également, dont j’avais bien aimé le premier livre également, qui n’a jamais daigné me répondre, dommage. Donc, sur 45 personnes impliquées dans ce livre, ça ne représente pas grand-chose effectivement… mais, en étant réaliste, je dirais que c’est révélateur du phénomène. Déjà, tous les auteurs de textes sont à peu près d’accord sur le fait que des mecs qui portaient des t-shirts dans la cour du bahut, il n’y en avait pas énormément, donc des meufs attifées en punkettes ou en hardos, c’était encore plus rare. Voir inexistant. Quoique j’en ai connu une ou deux.
Il ne faut pas se leurrer, le rock est essentiellement composé d’un public masculin, à savoir si c’est un trip macho ou pas, c’est un autre débat. Pourquoi les gonzesses ne s’intéressent pas aux détails de l’illustration du pressage vinyl de « Powerslave » d’Iron Maiden, et pourquoi elle ne montrent que très peu d’intérêt pour les interventions poilantes de Billy Milano entre les morceaux du live at the Budokan de S.O.D, pour moi ça reste un mystère…